« Taxe avions : la démagogie a gagné »

Dans le texte ci-dessous, Philippe Defeyt (Institut pour un Développement Durable) vous fait un petit calcul pour démonter le chantage scandaleux exercé par le secteur aérien devant l’hypothèse d’une taxe du gouvernement fédéral sur les voyages en avion au départ de Belgique ! C’était la seule mesure de fiscalité qui appliquait le principe de pollueur-payeur dans l’exercice budgétaire du gouvernement Leterme. Certes la mesure était peu affinée et ne servait qu’à combler un trou budgétaire au lieu de financer de réelles alternatives à l’avion. Mais elle aurait pu faire contribuer un minimum le transport aérien aux coûts environnementaux qu’il occasionne.

Sait-on que la redevance demandée à Brussels Airport Company (Bruxelles National) par le gouvernement belge est de 182.000 euros par an ? Ce qui revient à 0,01 euros par passager ? Si on fixait la redevance à 1 euros, cela représenterait donc 18.000.000 euros ! Par ailleurs, certes l’idéal serait l’imposition au niveau européen d’une TVA sur les billets d’avion et sur le kérosène. Mais l’Europe a bon dos quand on ne veut rien faire !

Taxe avions : la démagogie a gagné

par Philippe DEFEYT, économiste, Institut pour un Développement Durable

Après pas mal de faux-fuyants et autres tergiversations, la démagogie a encore une fois gagné. Le taxe sur les billets d’avions, décidée par le gouvernement fédéral dans le cadre des travaux budgétaires pour 2009, a été abandonnée. La pression conjointe du secteur et des gouvernements régionaux a eu raison d’une taxe dont il faut bien reconnaître qu’elle avait été quelque peu improvisée et que ses initiateurs n’y croyaient pas plus que cela.

Voyons d’abord, avec un exemple concret, de quoi il retourne. Supposons que je souhaite me rendre ce 1er décembre à Casablance au départ de l’aéroport de Charleroi. Une compagnie low-cost, active sur la place, me propose un vol à 104 € l’aller (prix de base). Avec la taxe envisagée, j’aurais du payer 124 €, si je fais l’hypothèse d’une taxe de 20 € (par vol), hypothèse haute par rapport aux récents projets du gouvernement.

Effrayé par ce surcoût supposé insupportable, je suis, si j’en crois les études que j’évoquerai ci-dessous, censé me tourner vers un aéroport forcément étranger (puisque la taxe serait valable pour tous les vols « belges ») pour trouver une alternative moins chère.

Faisons d’abord un rapide calcul. A 35 cents le km, 20 euros représentent environ 60 km en voiture. Première question : combien de belges sont-ils à moins de 60 km d’un aéroport « alternatif » étranger supposé offrir une offre raisonnablement concurrente et intéressante en cas d’instauration d’une taxe de 20 € ? Car de deux choses l’une : ou cet aéroport étranger offrait déjà une alternative plus intéressante supposée compenser le coût du déplacement, ou il faut que le déplacement en vaille la peine (= un coût de déplacement « supplémentaire » inférieur à la taxe de 20 €). On notera au passage que si c’était le cas, il faut évidemment compter que le trajet en voiture « supplémentaire » pour rejoindre cet aéroport rapportera des taxes diverses (les études brandies contre la taxe n’en tiennent sûrement pas compte).

Mais revenons à mon exemple. Comme Namurois, je n’ai aucun intérêt à choisir, par exemple, l’aéroport de Lille. Faire Charleroi-Lille en voiture, ou en train d’ailleurs, me coûtera plus cher que les quelques euros que j’économiserai. Mais, de toute manière, je n’irai pas à Lille. Pour une bonne raison : il n’y a pas de vol low-cost pour Casablanca à partir de Lille (mais bien pour Marrakech, ce qui ne m’arrange pas). Une compagnie régulière propose elle un ticket à partir de 161 €. Pas de vol qui m’intéresse non plus à l’aéroport de Cologne.

Les aéroports proches de la Belgique ne sont pas légion : Lille, Cologne, Eidhoven. Les autres sont trop éloignés pour justifier de « récupérer » le coût d’une taxe modeste. Et ils offrent rarement les mêmes destinations et / ou compagnies que les aéroports belges.

Faisant fi de considérations microéconomiques spécifiques et culturelles qui sont les seules qui valent pour expliquer les choix des voyageurs aériens, les professionnels du secteur ont produit une étude qui se base, parait-il, sur l’élasticité-prix. Pour les non initiés : l’élasticité-prix mesure de combien est supposée varier la demande pour des trajets aériens quand les prix montent (ou descendent). « Petits » problèmes méthodologiques : 1° une telle taxe n’a jamais été instaurée en Belgique (on manque donc d’une expérimentation passée sur laquelle baser des calculs), 2° jusqu’ici les voyageurs n’ont pas été très nombreux à être découragés par les surcharges kérosène (quand celui-ci augmente) pourtant parfois plus importantes qu’une éventuelle taxe, 3° ce qui compte ce ne sont pas seulement les prix des voyages aériens mais bien l’évolution relative des prix (par rapport aux évolutions, par exemple, des prix de vacances plus proches accessibles par d’autres moyens de transport), 4° on n’a pas vu des mouvements massifs de voyageurs quand une taxe semblable a été instaurée aux Pays-Bas.

En effet, l’étude rendue publique par le secteur envisage jusqu’à 840.000 (!) voyageurs en moins et laissent sous-entendre des milliers de pertes d’emplois ! Du n’importe quoi. On se croirait revenu au temps du débat sur les emballages jetables où certains annonçaient – sans sourciller – qu’une éventuelle taxe sur les emballages en PVC était susceptible de provoquer la disparition de 100.000 emplois dans la chimie ! Rappelons, à ce propos, que le PVC n’est plus utilisé pour l’emballage de boissons et que la chimie n’a pas disparu en Belgique.

Ce genre d’étude se contente d’approximations, exagère massivement les emplois indirects et confond effets à la marge et emploi moyen par million de chiffre d’affaires. Il est dommage que de telles études emportent la décision.

Très sincèrement, une taxe aussi légère est-elle susceptible de nuire à l’économie et aux consommateurs ? 20 ou 30 € font-ils véritablement la différence pour quelqu’un qui peut se payer des vacances lointaines (il ne suffit en effet pas de se payer un trajet en low-cost, encore faut-il dépenser sur place) ? Pense-t-on vraiment que de tels voyageurs sont à ce point égoïstes et insensibles aux réalités écologiques et budgétaires ?

Mais le vrai problème est ailleurs. Il faut que demain le kérosène utilisé par les avions soit normalement taxé. Que les gouvernements européens se mettent d’accord sur un paquet fiscal plus social et plus écologique à la fois. Enfin, des mesures de cette nature passeront mieux si on dit à quoi serviront les recettes d’éventuelles nouvelles taxes sur les voyages aériens. Par exemple : alléger la facture énergétique des ménages à petits revenus ou encore développer le réseau des transports en commun et les rendre plus attrayants. La « victoire » du secteur aérien est aussi une victoire contre les « petits ».

Namur, le 10 novembre 2008

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